Les Phyto-oestrogènes

Article rédigé par Nathalie Faggianelli

Relu, corrigé par le Dr Catherine Benneteau-Pelissero, Université de Bordeaux, Responsable du parcours Plantes à Valeur Santé et Biomolécules d’Intérêt, Master Biologie Agrosciences et Mme Guenaëlle Abéguilé, kinésithérapeute, consultante et formatrice en micronutrition à DFM formations

Vous en avez sans doute déjà entendu parler dans les médias ou dans des magazines de santé ?
Il vous a été déconseillé ou au contraire recommandé d’en ajouter dans votre alimentation mais vous ne savez pas pourquoi ? Beaucoup d’informations contradictoires circulent à leur propos et les phyto-œstrogènes sont associés à une image ambigüe souvent négative. Les recherches scientifiques publiées dans la littérature proposent des résultats mitigés, incomplets voire contradictoires.

Leur consommation a aussi drastiquement augmenté dans nos sociétés européennes, notamment à cause d’un accroissement de la présence de soja dans nos assiettes. Les phyto-œstrogènes du soja sont en effet plus concentrés dans certains produits de l’industrie agroalimentaire que dans les produits issus de préparations traditionnelles asiatiques comme nous le verrons. Les régimes végétariens et végétaliens, mais aussi les effets de mode sur les compléments alimentaires pour une supplémentation en phyto-œstrogènes sans précautions posent aussi questions.

Que faut-il alors réellement en penser ? Qui sont-ils ? comment agissent-ils dans le corps humain ? Est-il sécuritaire d’en apporter dans son alimentation ? Se valent-ils tous ? Sont-ils à éviter dans le cas de pathologies hormono-dépendantes ? Faut-il en consommer avec l’arrivée de la ménopause ?

De nombreuses réponses restent encore aujourd’hui inconnues. Mais nous allons essayer ensemble d’y voir plus clair. Nous avons indiqué à la fin de cet article des études intéressantes, des reviews comparatives mais la littérature sur le sujet est très prolifique et il est impossible de faire ici une revue exhaustive. Ayez conscience que nous sommes encore très loin de la compréhension complète de tous les phénomènes, et qu’il n’y a pas de réponse binaire, blanc ou noir. Nous discuterons des effets œstrogéniques bénéfiques mais aussi ceux délétères chez l’homme et la femme en fonction du statut physiologique (bébé, enfant, adolescence, pré ou post ménopause) et de l’état de santé (pathologies endocriniennes, thyroïdiennes…), ainsi que des controverses actuelles.

Nous aborderons ici uniquement les phyto-ŒSTROGENES, mais il faut garder à l’esprit qu’il existe aussi d’autres perturbateurs endocriniens dans les plantes (modulateurs ou perturbateurs des androgènes, des hormones thyroïdiennes, des glandes surrénales, de l’insuline…).

Définition

  • Comme leur nom l’indique ce sont des substances végétales (« phyto ») naturelles donc tirées des plantes et non des produits animaux. Elles se retrouvent principalement dans les légumineuses et notamment le soja et les produits dérivés du soja.
  • La définition originelle vient de Hertz en 1985 : « substance capable d’induire une utérotrophie » c’est-à-dire un gonflement de la muqueuse utérine, par prolifération des cellules de l’endomètre possédant des récepteurs aux œstrogènes. Cette définition a été modulée pour définir un phyto-œstrogène comme une « molécule capable d’induire un effet utérotrophique directement ou après métabolisation digestive et ce après une exposition à des doses alimentaires plausibles » (Bennetau-Pelissero 2010). A l’époque, le mécanisme était supposé direct mais on sait aujourd’hui qu’il y a une métabolisation de ses substances et un mécanisme d’action plus complexe.
  • Les phyto-œstrogènes ne sont pas identiques aux œstrogènes humains, ces hormones produites naturellement par notre corps. Cependant, elles leur ressemblent beaucoup.
    Ce sont des substances non stéroïdiennes, aussi appelées « œstrogen-like» (« like » en anglais pour « ressemblant à »). Elles peuvent mimer l’action des œstrogènes, plus particulièrement du 17-beta-œstradiol, en se liant, dans le corps, aux récepteurs aux œstrogènes endogènes (c’est à dire de notre organisme)

             – Certaines d’entre elles seront soit des molécules AGONISTES purs des œstrogènes (pro-œstrogènes) activant les récepteurs des œstrogènes, soit des ANTAGONISTES purs (anti-œstrogènes) bloquant le récepteur. Certaines substances de la famille des phyto-œstrogènes sont agonistes sur certains tissus et antagonistes sur d’autres. Leurs effets dépendent aussi de la dose qui circule dans l’organisme après une prise alimentaire. Dans ces deux cas, on parlera alors de perturbateurs endocriniens (endocrine disruptor = ED en anglais). Les phytoœstrogènes sont donc un « sous-type » de perturbateurs endocriniens. Gardez à l’esprit que ce terme englobe aussi de nombreux polluants de synthèse, des ingrédients de nos cosmétiques, des composants de nos produits ménagers et autres contaminants de synthèse industriels !

              – D’autres auront des effets plutôt modulateurs, se fixant de manière sélective sur les récepteurs. Les deux effets antagonistes ou agonistes ne s’excluant pas mais se combinant selon le type cellulaire et les besoins physiologiques. On parlera alors de SERM Selected Estrogen Receptor Modulator. Nous reviendrons sur les mécanismes un peu plus loin.

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L’EFSA (Autorité Européenne de Sécurité des Aliments) a donc proposé de distinguer deux groupes de molécules dans ce que l’on appelle les perturbateurs endocriniens : « celles qui produisent des effets délétères et celles qui suscitent une réponse de l’organisme non problématique ou encore qui produisent des effets adaptatifs » (Sénat français, 12 juillet 2011). Cette définition précise donc celle de l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) en 2002 qui définissait les perturbateurs endocriniens comme étant des « substances chimiques d’origine naturelle ou artificielle étrangères à l’organisme qui peuvent interférer avec le fonctionnement du système endocrinien et induire ainsi des effets délétères sur cet organisme ou sur ses descendants ».

FIGURE 1 : Les phytoœstrogènes, SERM ou ED, se lient aux récepteurs des œstrogènes de façon sélective et pas uniforme. Ils se glisseront dans la poche des récepteurs (figurée ici en vert sur le schéma) de façon non conforme, non-identique à celle de la liaison avec le 17-beta-œstradiol. Le couple SERM-récepteur (ici génistéine) présente donc une forme inhabituelle par rapport au couple endogène 17-beta-œstradiol-récepteur qui ne permettra pas toujours la réponse adéquate des cellules et de l’organisme (notamment si cela empêche la liaison à des protéines co-acteurs inhibitrices ou activatrices). Ceci explique qu’un même phytoœstrogène puisse agir comme une substance pro-oestrogénique ou anti-oestrogénique selon le tissu considéré.

Les phytoœstrogènes, dans la définition initiale proposée, étaient des modulateurs de la réponse hormonale via la transcription génique. On parle de la voie ERE dépendante, une voie sélective mais qui nécessite une interaction avec des protéines cofacteurs. Ces dernières ne sont pas les mêmes dans tous les tissus et donc la modulation de cette voie n’est pas uniforme. Cette définition a évolué et on sait aujourd’hui, que les perturbateurs endocriniens et donc les phytoœstrogènes peuvent agir à différentes étapes de transfert de l’information de l’hormone :

  • sur sa synthèse
  • son transport sanguin via notamment une liaison à la SHBG
  • son catabolisme
  • la synthèse de ses récepteurs
  • ou à sa liaison à ceux-ci
  • son élimination urinaire ou fécale
  • ou la perturbation de la transcription des gènes régulés normalement par l’hormone.

Histoire, la découverte de ces molécules

Le premier phytoœstrogène identifié dans le soja est la génistéine en 1926 (Walz, 1946). Un autre phytoœstrogène : l’équol, a ensuite été retrouvé dans l’urine des chevaux par Marian et Hasselwood en 1932.

Le terme de phytoœstrogènes a été ensuite introduit dans les années 1940, suite à l’observation par Bennetts et al. (1946) de troubles de la reproduction, de contractions anormales de l’utérus, de difficultés à mettre bas et de troubles de la lactation dans des troupeaux ovins australiens qui pâturaient dans des champs de trèfle rouge ou blanc (
Trifolium pratense). Ces troubles ont été baptisés « maladie du trèfle ». Les substances responsables de ces effets mimétiques des œstrogènes ont été isolées par la suite et caractérisées. Il s’agissait de la génistéine, de la daidzéine et de l’équol. Ensuite, d’autres composés, les isoflavones, ont été découvertes comme la biochanine A, la formononétine ou la glycitéine (travaux de Bradbury and White (1951) ; Bickoff et al. 1961 ; Hughes et al. 1991 ; Setchell et al. 1998 ; Smith et al. 1976 et Reed 2016 review).

Ces incidents observés sur le bétail suite à la consommation de plantes phyto-œstrogéniques ont soulevé des inquiétudes. De nombreuses études de toxicologie ont été publiées entre les années 50 et 80 montrant les effets délétères des phytoœstrogènes sur la reproduction des animaux mais aussi des effets potentiellement néfastes sur les cancers du sein par des approches in vitro sur cellules isolées. Une controverse est ensuite née dans les années 80 avec l’identification dans l’urine humaine de l’équol et d’isoflavones de soja (Glycine max) (Axelson et al. 1982 et Adlercreutz et al. 1982). Cette découverte a été suivie par l’observation d’effets œstrogéniques (métabolisme œstrogéno-hépatique, modification de la taille du foie, aromatisation des androgènes, augmentation du taux de transporteur Steroid Binding Protein = SBP dont SHBG et interaction avec ce transporteur) chez des poissons qui avaient consommé du soja (travaux sur la truite arc-en-ciel et l’esturgeon sibérien par le Dr Bennetau-Pelissero et al. 1986 – 1991- 1998).  Dans le même temps, il a été montré un allongement des cycles chez les femmes qui étaient exposées à des doses d’environ 40 mg de phyto-œstrogènes (Cassidy et al., 1994). Ces effets ont été confirmés par la suite dans plusieurs études. Il a été montré que cet effet était dû à une perturbation des hormones de l’hypophyse qui contrôlent la reproduction. Par ailleurs, une perturbation des cycles menstruels est également rapportée depuis longtemps chez les femmes cueillant les bourgeons de houblon (Humulus lupulus). La substance responsable isolée, la 8-prénylaringénine, s’est révélée un puissant phyto-œstrogène. Elle possède un précurseur métabolique : l’isoxanthohumol qui peut être transformé en 8-prénylnaringénine par la flore intestinale (Evan et al. 2011).

Les recherches se sont multipliées pour savoir si leur consommation dans notre régime alimentaire pouvait avoir des impacts similaires et notamment sur la fertilité humaine. Les premières études (NTP 2007 et 2008) ont montré que des doses alimentaires pouvaient avoir des effets carcinotoxiques et reprotoxiques sur le rat, des effets délétères sur la production spermatique humaine (Chavarro et al. 2008 ; Toshima et al. 2012 et Xia et al. 2013) et effets délétères sur la sphère endométriales induisant des fibromes, de l’endométriose et perturbant la contraception progestative (Chandrareddy 2008).

Rôles des phytoœstrogènes dans la nature ?

Les rôles de ces molécules dans les plantes ne sont pas tous très clairs. Elles ont un rôle positif pour la plante car elles stimulent l’association des mycorhizes et des rhizobiums qui forment des nodules sur les racines des légumineuses. Ces nodosités fixent l’azote atmosphérique qui est ensuite transformé en protéines. Ceci explique la richesse nutritionnelle du soja par exemple. Elles repoussent aussi certains insectes ravageurs. Elles peuvent être des précurseurs métaboliques de pigments protecteurs de la plante contre les UV. Enfin, seraient-elles aussi des molécules de défense contre les mammifères en inhibant notamment la fertilité des animaux qui les broutent ? Elles pourraient ainsi leur permettent de se défendre contre leurs prédateurs en impactant leur reproduction. En tout cas, des effets délétères sur la reproduction ont été montré sur des brebis en élevage mais aussi sur des populations de lièvres sauvages.

Un peu de chimie et classification des phytoœstrogènes

Contrairement aux œstrogènes, qui sont les hormones stéroïdiennes produites par notre corps, les phytoœstrogènes ne sont pas des stéroïdes ! Ce sont des produits du métabolisme secondaire des plantes, de la voie des phénylpropanes (voie des shikimates et des acétates). Mais ce sont des molécules qui ont des similarités de structure avec les œstrogènes des mammifères.

D’un point de vue chimique, l’ensemble des phytoœstrogènes regroupe une grande variété de composés. Tous les phytoœstrogènes contiennent au moins un noyau dit benzène, une molécule stable et plate avec 2 ou 3 groupements hydroxyles = OH aux mêmes positions, C3 et C17 que le 17β-œstradiol indiqués en bleu-vert sur le schéma suivant (Mazur & Adlercreutz, 2000). Leur masse molaire est assez semblable à celle des œstrogènes.
S’ils sont actifs (nous verrons plus loin que tous ne le sont pas en tant que tels), ils sont capables d’agir au niveau des récepteurs aux œstrogènes ERβ et ERα (Plišáková  et  al.  2010 ; Mazur and Adlercreutz  2000).

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FIGURE 2 : comparatif entre l’œstrogène humain le 17-beta-œstradiol et des phytoœstrogènes : la génistéine, la daidzéine et le coumestrol pour comprendre et visualiser les ressemblances entre ces molécules.

Plusieurs classes de phytoœstrogènes ont été identifiées. Classiquement on parle aussi de phytoœstrogènes flavonoïdes (isoflavones) ou non-flavonoïdes (prényl-flavanones, coumestanes et lignanes). .

FIGURE 3 : les grandes classes de phytoœstrogènes connus à l’heure actuelle.

  • Les flavonoïdes dont :

                    – les isoflavones. Elles sont souvent classées dans les flavonoïdes mais possèdent des propriétés particulières. Les plus connues sont présentes dans de nombreuses légumineuses, comme le soja, la luzerne ou le trèfle et dans une moindre mesure, les haricots mungo, les lentilles et les pois. Les deux isoflavones majeures glycitine, génistine et daidzine sont sous une forme hétéroside de β-D-glycosides et peuvent être converties en métabolites actifs glycitéine, génistéine et daidzéine puis en equol. Ces molécules aglycones, présentent une très bonne biodisponibilité (travaux du Pr Bennetau-Pelissero). Leurs effets peuvent être divers et parfois opposés     .

Pour aller plus loin :

Les liaisons glycosidiques de la glycitine, génistine et daïdzine, sont hydrolysées (cassées) par des enzymes appelées glucosidases. Celles-ci sont présentes sur la bordure des entérocytes intestinaux (on parle de pôle apical cellulaire). L’enzyme responsable de la libération des isoflavones de soja sous forme aglycone active est la lactase phloridzine hydrolase (LPH). Elle est présente tout au long de l’intestin ce qui explique la grande biodisponibilité des isoflavones. La LPH transforme les composés glycosylés en aglycones : glycitéine, génistéine et daidzéine. Il faut donc une paroi intestinale fonctionnelle en bonne santé.

La daidzéine peut être ensuite être métabolisée en S-equol ou O-desmethylangolensin (O-DMA) et la génistéine en p-éthyl phénol par la flore intestinale chez certaines personnes uniquement. Les composés actifs aglycones peuvent ensuite être métabolisés (= modifiés) en composés conjugués dans l’intestin puis dans le foie. On parle alors par exemple de génistéine-sulfate ou de génistéine-glucuronide. Tous ces métabolites produits sont actifs sauf les glucuronides. Toutefois, certaines cellules peuvent les retransformer en isoflavones aglycones actives

                    – Les flavanones du houblon. Dans cette famille on classe la 8-prenylnaringénine (8-PN) et son précurseur l’isoxanthohumol. La 8-PN est très œstrogénique dans le E-screen test in vitro* mais sa biodisponibilité est faible car en moyenne 100 fois inférieure à celle de la génistéine de soja (Rad et al. 2006).

                    – Les stilbénoïdes (libres ou glycosylés) : dans cette famille, on classe le resvératrol dont l’activité œstrogénique est marginale. Le resvératrol est présent dans les vins rouges mais à des concentrations qui n’induisent pas d’effet œstrogéniques. En revanche, à ces mêmes concentrations dans le vin, il peut exercer des effets antioxydants qui sont bénéfiques pour la santé.

                    – Les flavonols : dans cette famille on classe par exemple la quercétine qui présente une faible activité œstrogénique et qui ne s’exerce donc pas lors d’une prise alimentaire normale. En revanche la quercétine est un antioxydant puissant qui présente des effets positifs sur la santé

  • Les lignanes : dans cette famille on compte le sécoisolaricirésinol le matairésinol, le pinorésinol… ou leurs formes glycosylées. Celles-ci sont souvent des diglucosides qui peuvent être convertis en entérolignanes = entérodiol (EDL) et entérolactone (ENL) par la flore intestinale de certaines personnes seulement. Les lignanes sont présents dans le lin principalement, mais aussi dans la graine de sésame, de seigle, de millet ou dans certains et fruits et légumes. Les données épidémiologiques qui montrent l’intérêt de la consommation des fruits et légumes indiquent que les lignanes n’ont vraisemblablement pas d’effets délétères sur la santé des consommateurs aux doses alimentaires. Ces molécules présentent une bonne biodisponibilité comparable à celle de la génistéine de soja (Kuijsten et al. 2005 ; Webb et al. 2005). Ce sont elles qui ont le plus le profil de SERM (modulateurs sans effet néfaste).
  • Les coumestanes, comme le coumestrol, sont présents dans le trèfle ou la luzerne par exemple, ce sont des phytoalexines dont la synthèse est induite suite à des attaques fongiques ou bactériennes. On en trouve de grandes quantités dans les graines germées de luzerne, ou de trèfle. En revanche, ils sont présents en très faibles quantités dans les pois cassés, les haricots rouges ou blancs, les lentilles, les fèves etc…. Le coumestrol a une activité œstrogénique intense dans le E-screen test in vitro* mais serait moins biodisponible que les isoflavones de soja (Mallis et al. 2003)
  • Les tanins ellagitaniques (éllagitanine) formant l’acide ellagique puis les métabolites actifs après activation par la flore intestinale appelés urolithines (des entero-phyto-œstrogènes, après métabolisation microbienne) (Larrosa et al. 2006 ; Gaya et al. 2016) dont l’activité œstrogénique n’a été démontré qu’in vitro et à partir d’extraits de plantes non digérés. Une consommation alimentaire de plantes contenant ces tanins n’a pas montré d’action phyto-œstrogénique.

NB1 : on parle aussi de myco-œstrogènes. Ce sont des mycotoxines comme la zéaralénone (ZEA) et ses métabolites l’α‐zéaralenol [α‐ZEL] et l’α -zéaralanol [α‐ZAL]). Ces substances d’origine naturelle, font partie des perturbateurs endocriniens dans la définition stricte de l’OMS comme les phytoœstrogènes des légumineuses.

NB2 : Certains diterpènes de la sauge officinale et sauge sclarée sont parfois ajoutés à cette liste. MAIS
dans un rapport de mars 2005, l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (AFSSA devenue l’Anses) estime que, bien que la sauge se retrouve très souvent classée dans les plantes à phytoœstrogènes, les preuves n’ont pas été faites pour ce type d’activité.

*Test d’activité cellulaire in vitro appelé « E-screen test » pour qualifier les perturbateurs endocriniens œstrogéniques. C’est l’étude des effets d’une substance supposée œstrogénique sur la prolifération de cellules d’une lignée humaine de cancer du sein : les MCF-7. Ces cellules ont été prélevées en 1973 à partir d’un épanchement pleural prélevé chez une patiente américaine de 69 ans atteinte d’un cancer du sein métastatique. Les tests sont réalisés en laboratoire (Gutendorf & Westendord 2001 ; Carreau et al. 2009). Les phyto-œstrogènes ont pu être classés via ce test du plus au moins actif : coumestrol ≥ 8-prényl naringénine > équol > génistéine > daidzéine > entérodiol > entérolactone.

Plantes et teneurs variables en phytoœstrogènes

Toutes les plantes ne contiennent pas la même quantité de phytoœstrogènes ! Le soja et ses dérivés, les graines de lin, certaines légumineuses comme les germes de luzerne et le trèfle rouge sont les sources les plus connues et riches en phytoœstrogènes. Le soja en contiendra 100 à 1000 fois plus que le pois chiche, le haricot blanc ou encore le café et le thé dont les teneurs sont anecdotiques (Liggins et al. 2020). Le houblon possède une plus faible concentration de composés phyto-oestrogéniques (8-prényl naringénine et isoxanthohumol) mais ces composés sont plus actifs.

Les phytoœstrogènes les plus répandus dans le règne végétal sont issues des lignanes et des isoflavones. Originellement, les lignanes sont la source principale de phytoœstrogènes dans l’alimentation Européenne et leurs effets sont globalement positifs (
voir article 2). Dans l’alimentation asiatique, en revanche, ce sont plutôt les isoflavones qui dominent. Cependant, aujourd’hui les isoflavones du soja peuvent devenir majoritaires dans l’alimentation des personnes qui consomment des produits à base de soja ou des produits ultra-transformés contenant des farines, des concentrés, des isolats ou des protéines texturées de soja.

 

Préparation à base de soja et teneur en phyto-œstrogènes
Le lieu de culture, la période de récolte puis les conditions de traitement et de préparation du soja modifient de manière très significative les teneurs en phyto-œstrogènes des produits. Des facteurs allant de 2 à 10 ont été observés (Messina et al. 2006 ; Liggins et al. 2020 et Kolatorova 2018, tableau comparatif de produits alimentaires à base de soja ; Mortensen et al. 2009).

 

Le soja fermenté (tempeh, natto, miso et produits dérivés) contiennent des taux de phyto-œstrogènes inférieurs à ceux du soja non-fermenté, avec probablement une meilleure biodisponibilité (Patisaul et al. 2010 et Hutchins et al. 1995). Les recettes traditionnelles de préparation du soja des pays asiatiques (trempage, souvent 7 étapes successives ; cuisson et pressage) permettaient de diminuer la teneur en phyto-œstrogènes, comparées à celles des préparations industrielles modernes. Les jus de soja sont par exemple très concentrés. Nous avons complètement changé les méthodes de fabrication des produits de consommation actuelle par rapport à l’usage traditionnel asiatique. Ceci est aussi vrai en Asie, dans les pays industrialisés dans lesquels l’exposition aux phyto-œstrogènes est aujourd’hui très importante et est capable là aussi d’allonger les cycles menstruels des femmes. Dans nos produits de consommation occidentale, les isoflavones sont souvent présentes en très grandes quantités. Lors des étapes de préparation des protéines texturées ou des concentrats ou isolats protéiques de soja, les isoflavones restent collées aux protéines et se retrouvent concentrées. Les modes de cuisson actuels ne détruisent pas les isoflavones qui sont ainsi concentrées dans les produits finaux (Lee et al. 2019 ; Lee et al. 2022).

Ce n’est donc pas tant la quantité de soja consommée en tant que tel qui doit être comparée entre populations occidentales et asiatiques modernes ou traditionnelles mais la quantité d’isoflavones selon la forme de soja alimentaire !

FIGURE 4 : teneurs en isoflavones sur la quantité de protéines (mg/g) dans plusieurs produits à base de soja préparés selon mode d’obtention traditionnel ou moderne.
Source : Bennetau-Pelissero, C. 2016. Risks and benefits of phytoestrogens: where are we now? Curr Opin Clin Nutr Metab Care. 19(6):477-483. doi: 10.1097/MCO.0000000000000326.
+ article Lopez et al. 2016 : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0308814616306537 + publication de Lee et al. 2022

Il est important aussi de considérer l’origine des cultures de soja.
Les champs de soja sont souvent en effet trop souvent cultivés dans de grandes exploitations utilisant des pesticides (autre source très importante de perturbateurs endocriniens !) et des champs sont aussi issus de semences OGM (organisme génétique modifié). L’origine du soja dans les études n’est pas toujours bien précisée et caractérisée, ce qui pourrait aussi expliquer les biais observés dont nous reparlons dans le 2e article. ll est préférable de consommer un soja issu de l’agriculture biologique, avec moins de risque de contamination (même si celle-ci peut être présente par la contamination de cultures voisines non bio).

 Une présence croissante de phytoœstrogènes dans notre alimentation et dans les compléments alimentaires
Les phytoœstrogènes sont apparus en tant qu’extraits dans des compléments alimentaires sur le marché de la Communauté européenne avant 1997. A ce titre, ils ne relèvent pas du règlement 97/248/CE relatif aux nouveaux aliments et nouveaux ingrédients. Lorsqu’il s’agit de produits de santé naturels, leurs étiquettes ne mentionnent souvent que l’ingrédient phytoœstrogène actif de chaque plante. Il sera donc particulièrement important de repérer le nom scientifique des plantes, les parties utilisées, et la teneur en phytoœstrogènes, en en précisant le type et la forme (glycosylée, aglycone) qui permet de cerner la dose de principes actifs et d’identifier s’il s’agit de métabolites biodisponibles – actifs ou non ! Les effets, suite à leur ingestion, ne seront pas identiques ! On fera particulièrement attention aux extraits non titrés, non caractérisés et n’ayant pas fait l’objet d’analyse de toxicité (voir aussi le rapport AFSSAPS 2005).
Depuis le rapport de l’AFSSAPS en 2005, les compléments alimentaires à base d’extrait de soja ont été limités en France, même si toujours commercialisés et notamment sur internet. On connait également encore peu les mécanismes précis d’action des phytoœstrogènes autre que le soja, et présents à des doses plus élevées qu’un apport alimentaire !

Biodisponibilité et activité variable des phytoœstrogènes

La liaison aux récepteurs des œstrogènes n’est qu’un aspect à prendre en compte dans l’activité des molécules. La biodisponibilité est un facteur majeur de leurs activités in vivo.

Un composé n’est actif que s’il peut lui, ou son métabolite, se retrouver au voisinage de ses cellules cibles d’action : on parle de
notion de biodisponibilité. Les isoflavones de soja sont très biodisponibles. Les concentrations circulantes des isoflavones peuvent être très supérieures (de 10 000 à 100 000 fois supérieure) à celles des œstrogènes endogènes dans le sang !

 

Mais toutes les molécules dites phyto-œstrogéniques ne sont pas forcément actives en tant que telles. La biosynthèse dépendra de l’état de la flore intestinale. Mais cette activation n’est pas systématique. L’activité des phytoœstrogènes, en général, peut être dépendante de notre microbiome. Sans lui, les lignanes, par exemple, resteraient majoritairement sous forme inactive (Rowland et al. 2009). Pour les isoflavones, seule la formation d’équol, d’ODMA ou de p-ethyl-phénol dépend de l’activité du microbiote intestinal. La transformation métabolique de la daidzéine en équol, confère une protection particulière contre la perte osseuse à la ménopause.

  • Les isoflavones du soja (génistéine, daidzéine et glycitéine) sont principalement sous forme active dans l’intestin (aglycones) et biodisponible dès leur passage au niveau de la barrière intestinale (Gómez-Zorita et al. 2020). Par ailleurs, une partie des isoflavones est aussi convertie en métabolites actifs comme l’équol et l’O-DMA.
  • Les isoflavones du trèfle rouge c’est-à-dire la biochanine A et la formononétine sont actives après métabolisation par le foie
  • Par contre, certaines substances comme les lignanes ne sont que très peu biodisponibles, très peu actives sans une métabolisation par la flore intestinale (Landete et al. 2015). Elles sont souvent liées à un résidu sucré (on parle de glycones ou de beta-glycosides). Elles pourront être métabolisées c’est-à-dire digérées et modifiées pour libérer un métabolite actif, et ce, grâce à notre flore intestinale (encore elle !) (Gaya et al. 2016 ; Gomez et al. 2020).


On parle aussi d’occupation des phytoœstrogènes sur les récepteurs
. Le houblon et son métaboliste phyto-œstrogénique actif, la 8-PN (8-prénylnaringénine) aurait lui une activité relativement puissante. Tout dépendra donc aussi de la quantité ingérée : quels aliments, en quelle quantité, fréquence de consommation ? aliments naturels ou ultra-transformés ? et du moment de la vie de la femme à laquelle elle va en consommer ?

 

Voir le tableau en complément pour la liste des plantes contenant des phytoœstrogènes :

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